Review | Nous qui n’existons pas, M. Fazi

J’ai fait un paquet de belles rencontres qui ont débouchées sur des rencontres littéraires, des « tu devrais lire ça » au détour d’un café ou du hasard d’une banquette partagée dans un TGV bondé. J’aime ces rencontres qui nous font repartir avec un livre entre les mains, plus ou moins convaincus, mais qui se transforme souvent en belle expérience. C’est comme ça que Xavier m’a présenté à Mélanie Fazi. Il est l’heureux libraire de la librairie Scylla, et à été mon formateur pendant une journée grisâtre sur Paris (en existe-t-il d’autres genres?).

J’avais comme à mon habitude ramené sur la table mon féminisme un poil militant, râlé sur le traitement des femmes dans la fantasy, leur place trop secondaire. Pour ne pas changer. Pour une libraire féministe qui défend les « mauvais genres », il m’est tout aussi évident de défendre les causes qui se raccrochent au genre, aux orientations sexuelles et aux minorités visibles ou invisibles. Se battre contre le patriarcat érigé en norme absolue c’est aussi à mon sens se battre contre tout ce que notre société y raccroche et considère comme anormal.

Je pense que Xavier l’a d’une manière ou d’une autre perçue lorsqu’il m’a proposé de jeter un œil au texte de Mélanie Fazi à la fin de notre formation. J’ai bien sûr accepté, on me parle d’un texte d’une jeune femme face lors de son entrée dans la quarantaine à la réalisation qu’elle ne colle pas aux étiquettes, ne trouve pas la sienne et peine à trouver les mots. Des questions qui ne m’ont jamais personnelle touchées mais des questions qui m’intéressent. Parce que si je n’ai pas de voix à faire entendre – d’autres que moi, qui ont vécu ces problématiques doivent s’emparer de cette parole, j’ai des choses à savoir et à comprendre pour pouvoir toujours mieux comprendre et soutenir. Ravie d’avoir une lecture dans le train du retour (après avoir dévoré Les derniers jours du Nouveau-Paris de China Miéville) je m’y plonge, et j’y trouve ce qu’on m’en avait esquissé et tellement plus.

Bien évidemment le récit est fort, il vous prend aux tripes, parce qu’il est vécu, parce qu’il est vrai, simple et sincère. Il ne se fait jamais manifesté ou revendicateur, c’est un récit intime et intimiste, celui d’une vie, d’une question, qui suis-je ? et les étapes d’une réponse si complexe à saisir.

Mélanie a toujours eu du mal à comprendre « ce qui clochait chez elle », son manque d’attirance pour les garçons, pour la vie de couple, pour ce qu’on, nous, notre société patriarcale si prompte à juger les femmes, attend d’une femme. Et petit à petit de réalisations en réalisations, la construction d’une identité, de certitudes, et leur acceptations. D’étiquettes en étiquettes jusqu’à réaliser que la réalité est bien plus complexe.

Ce n’est pas tant la recherche d’une étiquette que la revendication que les choses ne sont pas si simple, mais que ces étiquettes doivent exister, qu’elles sont nécessaires et qu’elles peuvent aider à mettre des mots sur des maux profonds. C’est revendiquer qu’il n’y a pas qu’une case où il faut rentrer quitte à ce que ce soit de force.

La non-conformité ne doit pas être un problème mais la première pierre sur le chemin qui nous conduit à nous trouver. Accepter cette non conformité c’est le premier pas pour s’accepter. Et l’une de ses phrases me touche, parce qu’elle met parfaitement des mots sur quelque chose de si évident et si important :
« La norme qu’on nous présente comme une évidence est en partie mensongère, et la réalité bien plus fluide qu’on ne voudrait le croire. »

Je ressors de cette lecture profondément touchée d’avoir effleuré les problématiques d’une vie et le caractère presque solaire qui ressort de ce texte. Je ne lis que très rarement de non-fiction, mais en habituée des pages internet ou Facebook où ces questions sont abordées, je ne me suis pas sentie étrangère. C’est le genre de récit qui ouvre une fenêtre sur une intimité profonde, sans que l’on en ressorte gêné, et c’est quelque chose que j’ai bien souvent du mal à ressentir. C’est sans doute un texte à réserver à des gens qui ont déjà une sensibilité particulière pour ces questions, mais je suis intimement convaincue que ce genre de textes permettent en le refermant de se dire « mince alors, c’est peut être ce que vit untel dans mon entourage ». Parce que parfois, il ne faut qu’une personne pour que les choses se mettent en place, pour permettre à certains questionnements de voir le jour. Pour permettre d’accompagner un proche sans jugement, sans rien d’autre que cette immense bienveillance que Mélanie a eu la chance de rencontrer lorsqu’elle a écrit le billet de blog à l’origine de ce texte.

Depuis, j’ai lu Solitude d’un autre genre, de Nagata Kabi, qui aborde des problématiques proches où la dessinatrice-narratrice parle de son mal-être, cette impossibilité de trouver sa place dans une société japonaise si rigide, la découverte de son homosexualité et pourtant sans rentrer dans les cases attendues. Deux textes qui éclairent un peu le malaise de tant de gens qui cherchent leur place dans notre société friande d’étiquette et de cases à cocher.

En tout cas c’était une belle découverte qui m’a donné envie d’en voir plus auprès de la très belle édition Dystopia, parce qu’on parle ici du texte mais j’ai été soufflée de la qualité du livre en lui-même en tant qu’objet ! Et pour en avoir eu quelques uns entre les mains, ça donne envie de soutenir les éditions indépendantes ! Et du coup, la découverte d’une belle plume que j’ai très hâte de lire côté fiction, pour ses propres travaux mais aussi pour ses traductions, avec une telle sensibilité, j’imagine bien que cela vaut le détour !


nousquinexistonspas_fazi.jpg

Nous qui n’existons pas, Mélanie Fazi
Editions Dystopia, 10
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